LA REVAN-GEANCE
Dans le discours idéologique ambiant, figure en bonne place un principe : « Chacun a le droit de n’être pas blessé dans ses convictions. » Il apparaît dans le cadre de l’AO que ce principe relève d’un véritable terrorisme.
Pour le comprendre, il faut partir d’un cadre historico-anthropologique large.
I. HISTOIRE
Pendant plusieurs siècles, l’Occident s’est employé à s’imposer sur l’ensemble du monde. Prétendant apporter partout ce qu’il considérait comme son excellence, le christianisme d’abord jusqu’au XVIIIe, le capitalisme ensuite à partir du XIXe, il a en fait institué un Système universel au sein duquel il s’est arrogé la position de Dominant, reléguant les peuples évangélisés ou colonisés dans le statut de Dominés. C’était là en fait répandre le Religieux sur le monde puisqu’il s’agissait de confisquer, au sommet du Système, la position divine, en dissimulant cette violence, comme toujours, derrière un beau Mythe : d’abord, dans le cadre du Religieux divin, le « dieu d’amour », ensuite, dans le cadre du Religieux mondain, le « dieu Profit » – ce dieu et cette idole se confondant volontiers dans cet autre Mythe qu’est « la civilisation ».
Il n’est évidemment pas niable que l’ensemble des Dominés, pendant ces quelques siècles et sur toute la planète, aient été des victimes.
Cependant, il apparaît que, parmi les victimes, il faut distinguer deux catégories : les sacrifiés et les exploités. Un anthropologue-théologien comme René Girard confond les deux mais il s’impose, dans le cadre de l’AO, qu’il faut les distinguer soigneusement.
II. LES VICTIMES
1. Les sacrifiés
Dans le Système, c’est-à-dire dans la grande structure du Religieux, où les Dominants imposent aux Dominés leur Pouvoir donc leur violence, il est devenu rare que les Dominés soient en mesure de former la vague dionysiaque pour abattre les Dominants. Autrement dit, au sein du Système, la violence première dont les Dominants sont les fauteurs ne trouve pas à se compenser par la violence seconde des Dominés. Cette violence réactive doit cependant se débonder, faute de quoi le Système exploserait ; elle ne peut se soulager que sur les boucs émissaires, lesquels paient à la place des Dominants : ceux-là sont les sacrifiés (dans le Système chrétien médiéval, les hérétiques, les sorcières, les juifs…)
2. Les exploités
Le Système a besoin, pour fonctionner, d’une grande quantité d’énergie ; autrement dit, étant érigé pour le seul profit des Dominants, afin de nourrir leur Avoir, leur Pouvoir et leur gloire, les trois objets de leur Désir, le Système doit employer les Dominés à produire les richesses dont les Dominants se gavent ; pour cela il doit obtenir leur docilité parfaite, c’est-à-dire leur obéissance rigoureuse aux Injonctions, y compris pour contraindre les Dominés à les révérer voire à les adorer : ceux-là sont les exploités (dans le capitalisme les prolétaires).
Sacrifiés et exploités sont bien des victimes, mais les sacrifiés absorbent la violence du Système tandis que les exploités le nourrissent et l’engraissent ; les premiers en sont la soupape de sécurité, les seconds l’ingénierie laborieuse.
III. LA REVANCHE MANQUÉE
La seule solution véritable à cet état de chose proprement désastreux serait l’abolition du Religieux au profit du Politique, ou celle du Système au profit de la République. Autrement dit, il faudrait que ne soient plus ni Dominants ni Dominés, que ne prévale plus la Verticale écrasante des quelques premiers sur l’immense masse des seconds, Verticale maintenue au nom de cette transcendance fausse nommée selon les cas « Dieu » ou « le marché ». Ne devraient plus être que des citoyens qui tous, ayant résilié les Injonctions arbitraires édictées dans le seul intérêt particulier de quelques-uns, participent à l’élaboration de lois rationnelles édictées dans l’intérêt général ou de chacun, cette transcendance vraie. Devrait s’éteindre tout pouvoir au profit de la seule Autorité : ce serait là une véritable et en fait la seule vivable et viable REVANCHE
Au lieu de quoi, qu’observe-t-on ?
IV. LA VENGEANCE OCCULTÉE
Les Dominés de naguère, imitant probablement le modèle fourni par les juifs après la Shoah (eux authentiques sacrifiés et exploités), se sont avisés que le statut ontologique le plus « intéressant » était celui de « victime ». La victime en effet, une fois reconnue comme telle, est fondée à demande réparation à son bourreau, ou, à défaut de celui-là, à ses descendants : « Vos pères m’ont persécuté ou exploité : en tant qu’héritiers, vous devez payer. » Autrement dit, excipant de leur statut de victimes, ils se sont faits les Dominants de leurs anciens Dominants, faisant d’eux leurs Dominés, c’est-à-dire qu’au lieu d’abolir la Verticale écrasante en sortant du Système, ils sont restés dans le Système en inversant simplement la Verticale écrasante. En d’autres termes encore, au lieu de pratiquer la revanche du Politique sur le Religieux, revanche qui eût été bénéfique à tous, ils imposent le triomphe du Religieux qui n’est en fait qu’une vengeance “bénéfique” à eux seuls.
Ce que voyant, les adhérents des mouvements dits « woke » d’aujourd’hui ou assimilés, se sont demandé ce qui pouvait leur valoir le statut si gratifiant de « victime », c’est-à-dire comment s’emparer de ce magnifique et rutilant objet du Désir, leur Être de substitution, puisque la victime trône maintenant au sommet du Système. Et eux qui, à la différence des juifs, ne sont ni sacrifiés ni exploités, ne trouvent qu’une possibilité de se déclarer victimes : leurs convictions (la plupart du temps religieuses, mais en la matière l’imagination n’a pas de bornes). Ils se sont dès lors campés sur cette attitude et ancrés dans ce discours : « Quand tu tiens de tels propos, tu me blesses dans mes convictions. Donc TAIS-TOI. Et si tu ne te tais pas… » C’est ainsi qu’ils instituent une censure qui va jusqu’au terrorisme, terrorisme possiblement meurtrier (Samuel Paty…)
Ainsi, les (pseudo) victimes ont pris le Pouvoir, et elles dissimulent leur violence derrière un double Mythe : d’abord celui du « droit », ensuite celui des « convictions » voire des « convictions blessées ». C’est derrière ce Mythe qu’elles consomment une VENGEANCE pour une violence qu’elles n’ont en fait jamais subie.
Plus juste tu meurs!
Celui-ci aussi, fais-le circuler à volonté. À bientôt.