LE BATACLAN (2) : TERRORISTE ?
Au début était le Désir.
Ou plutôt : à l’origine du mal était le Désir.
Ou plutôt encore : c’est avec le Désir que le mal entre dans le monde.
Qu’est-ce que le Désir ?
Chacun aspire à l’Être. Mais l’Être n’est pas donné : il ne se peut qu’au bout d’un cheminement, d’un effort, au prix de la Volonté, tout ce qui compose cette dynamique qu’est le Processus. Forcément, c’est long ; forcément, c’est dur. Si bien que, la Tentative étant rébarbative, la Tentation est forte de trouver un court-circuit : saisir l’Être dans des objets, socialement valorisés. Ces objets sont en nombre infinis mais peuvent se regrouper sous forme d’une trinité : l’Avoir, le Pouvoir et la gloire. Au lieu de l’Être, ou d’atteindre à la plénitude intérieure, être le plus riche, le plus puissant ou le plus prestigieux. L’appétit pour ces objets : c’est le Désir.
Pourquoi le Désir est-il le mal ?
Désirer l’Avoir, le Pouvoir ou la gloire, c’est haïr. Haïr qui ? Si on en est dénué ceux qui les détiennent, si on en est nanti ceux qui les jalousent ; il faut être possédé par cette Haine pour traduire en paroles ou en actes à l’égard d’Autrui la violence qu’elle appelle. Être en proie au Désir, c’est se heurter au Scandale – celui qui a tout quand on n’a rien – ou au Rival – celui qui n’a rien mais qui désire autant que soi : désirer, c’est haïr ces deux-là, tous ceux-là. La logique de cette Haine est à la mort : au bout du phénomène, désirer l’Avoir, le Pouvoir ou la gloire, c’est, pour se les approprier à coup sûr ou les détenir pour toujours, vouer à la mort ceux qui les confisquent ou ceux qui les convoitent.
La logique du Désir est par définition meurtrière. Mais elle est aussi mortelle.
Désirer l’Avoir, le Pouvoir ou la gloire, c’est le Désir agressif. Mais celui-ci a aussi son versant régressif. Être ne se peut qu’au terme du Processus, terme qui recule au fur et à mesure qu’on avance vers lui, car être, c’est devenir. La Tentation, c’est aussi celle de revenir vers l’arrière, vers et au fond de cette cette Horizontale originelle dont la première étape de la Tentative à consisté à sortir, dont chaque pas du Processus consiste à s’éloigner. L’objet du Désir régressif est de retrouver la chaleur du nid, du cocon, de l’utérus, le chaud et le clos, pour toujours.
Or Désir agressif et Désir régressif mènent tous deux à Dieu.
Se désirer le plus riche, le plus puissant, le plus prestigieux, ou le plus haut et le plus beau, c’est désirer siéger ou trôner au sommet du Système, c’est convoiter la position divine – c’est désirer d’être Dieu. Selon quoi, Dieu, c’est le Désir (agressif) hypostasié. Mais désirer être choyé, bercé, c’est désirer l’accueil en son sein par une instance toute-puissante – c’est désirer être l’élu de Dieu. Et se désirer l’élu de Dieu, c’est lui demander la gloire, la gloire majeure : c’est aussi désirer d’être Dieu. Selon quoi, Dieu est le Désir (régressif) hypostasié. Dieu, c’est toujours le Désir, donc la Haine, donc la violence divinisée. Or si désirer, ou désirer le sommet du Système ou être Dieu, c’est se briser sur le Scandale ou achopper sur le Rival, c’est-à-dire leur en vouloir à mort, c’est s’exposer soi-même à la Haine meurtrière du Scandale et du Rival, lesquels sont aussi nombreux que le Système compte de résidents et que tout y fonctionne en miroir. Je te hais : tu me hais ; je te tue : tu me tues. Etéocle et Polynice. C’est en quoi, alors que le Processus n’est l’affaire que de l’Individu, le Système n’est peuplé que de Comparses ; c’est en quoi, alors que l’Individu va toujours plus loin vers l’Autre, lui-même, les Comparses sont toujours mieux piégés dans le Même, Dieu ; c’est en quoi, alors que l’Individu va toujours vers la vérité et la vie, les Comparses sont toujours plus au fond du mirage et de la mort. Laissez les morts enterrer les morts !
Le Désir, c’est le mal, c’est la mort.
Alors, le Bataclan, comment est-ce possible ?
C’est d’abord l’œuvre du Désir agressif. Celui qui, parce qu’il est incapable de Volonté et de s’édifier un Être ou une identité, s’est tourné vers les objets faciles de la trinité que sont l’Avoir, le Pouvoir et la gloire, et, dans l’effort de les saisir, se heurte à ceux qui lui semblent avoir tout (le Scandale) ou à ceux qui désirent autant que lui (le Rival), éprouvent pour eux un Haine telle qu’il est submergé de violence. Le terroriste est d’abord celui qui cède à cette violence et passe à l’acte : c’est le paumé de partout et de nulle part à qui il semble que les autres ont tout ou à qui tout est promis, alors que lui-même n’a rien et que l’avenir lui refuse tout. « Je vous tue : d’accord, je n’aurai rien mais vous non plus !» Le sommet du Dépit.
Mais chez le djihadiste, une autre dimension encore est à l’œuvre.
Celui qui a cédé au Désir régressif, celui qui, parce qu’il est incapable de Volonté et de s’édifier un Être ou une identité, s’est fabriqué un dieu, un dieu qui lui procurera tout ce qu’il n’a pas, Avoir, Pouvoir et gloire, tous les Privilèges, mais aussi sécurité et bonheur éternels, celui-là, le Comparse invétéré, vide de lui-même et bouffi d’angoisse creuse, celui-là, il a un besoin morbide de ce dieu qu’il appelle « Dieu ». Ce dieu, comme il en attend tout, il le fait tout puissant ; comme il le fait tout puissant, il se donne un Dominant terrifiant. Ce dieu, Dieu, lui inspire la terreur autant qu’il en a besoin. Parce qu’il en a peur, il doit se rassurer en achetant ses faveurs : pour ce faire, pour lui plaire, il est prêt à tout lui sacrifier, surtout le plus précieux, à le nourrir de ce qui a le plus prix, à le remplir de ce qui est le plus probant ; parce qu’il a besoin qu’il existe, il doit s’en donner les preuves, s’en procurer toutes les cautions, s’en ménager les confirmations. Le terroriste est celui que son dieu terrorise mais qui a besoin que soit vrai l’auteur de cette terreur. Il lui faut rassurance et assurances. Alors ?
Alors, à partir de cette donnée ontologique de base – « Dieu existe » : stade du simple croyant – s’enclenche et, en trois temps, la spirale véritablement infernale :
1. « Mon Dieu est le seul vrai, donc tous les autres sont faux » : stade de l’intégriste ou du fondamentaliste.
2. « Mon Dieu est le seul vrai, donc toi qui ne crois en aucun dieu ou qui ne crois pas en mon Dieu, soit tu te convertis, soit tu te tais » : stade du fanatique.
3. « Mon Dieu est le seul vrai, donc toi l’athée, le mécréant, l’infidèle, soit tu te convertis soit je te tue » : stade du terroriste.
Ce troisième stade peut monter encore un degré plus haut avec celui qu’on appelle le « kamikaze ». Celui-là, s’il choisit de mourir en tuant, c’est-à-dire, renversant le désir régressif en désir agressif, de se sacrifier à son dieu en même temps qu’il lui sacrifie Autrui, c’est d’abord parce qu’il espère ainsi lui complaire et décourager la fureur qu’il déchaîne contre les tièdes, et ensuite parce que mourir pour son dieu, lui offrir ce qui a le plus de valeur pour lui, c’est-à-dire sa vie, est l’ultime preuve qu’il peut se donner à lui-même de son existence : irait-il jusque-là si son dieu n’existait pas ?
Le Désir engendre toutes les croyances. Toutes les croyances sont autant d’aspects anticipés de la mort.
Surtout, non, ne pas prier : comprendre. Comprendre le Désir et le neutraliser. Pour cela, un seul moyen : « Et moi, où en suis-je avec mon propre Désir ?» Inconfortable, redoutable ? Il n’y en a pas d’autre(s).