LE CROYANT ou L’AUTO-MONSTRATION DU MONSTRE
L’affaire Mohamed Merah m’a inspiré de nombreuses réflexions, mais sa gravité m’a incité à attendre quelque temps pour, enfin à froid, les livrer (quoique l’horreur, jamais, ne laisse tiède).
LE CROYANT ET LA LIBERTÉ
L’esprit, voilà le lieu de la plus radicale liberté, le lieu intangible et inviolable, le lieu qui n’en est justement pas un et où Autrui ne jettera jamais l’œil, à plus forte raison ne mettra jamais le pied. Ce lieu, l’esprit, chacun est libre de le meubler à sa guise : Autrui n’y viendra jamais voir si le style en est mode, ou in, ou nul, ou autre. L’esprit, chacun détient la clé du sien, et en détient la libre disposition, et l’absolue jouissance. Tu peux donc, ton esprit, l’emplir d’intelligence ou de futilité, d’exigence ou de dérisoire, de certitude ou d’inquiétude, de savoir ou de croyance, d’amour ou de Dieu — qui viendra t’en demander compte ?
Mais si tu es libre, Autrui l’est aussi. Ce dont tu meubles ton esprit, il t’est loisible de le communiquer ou non, mais le fais-tu, que ce doit être selon l’intangible principe de liberté — à savoir sans violence. Or, il est une classe d’individus qui ignorent totalement, d’une part qu’ils peuvent garder leur mobilier spirituel pour eux, et d’autre part qu’ils doivent, quand ils le dévoilent publiquement, respecter le principe de liberté de l’auditeur : cette classe d’individus, c’est celle des Croyants.
Je ne dis pas que tous les Croyants étalent et assènent leur dogme ; je dis que chaque fois qu’un individu étale et assène ce qui lui occupe l’esprit, c’est — catho, bobo, gogo et autre écolo, etc. — un Croyant. Toujours !
Un Croyant, ce qui lui occupe l’esprit ? Voire ! Plutôt, ce qui le remplit, le rembourre, le boursoufle, le sature, l’obture, l’obstrue — j’en passe, et des plus denses !
Alors que le Savant recherche et propose, le Croyant assure et intime. Le Savant se pose des questions ; le Croyant impose des réponses. Quand le Savant se met en chemin, le Croyant proclame déjà le but ; tout le temps que le Savant progresse et s’essaie, le Croyant agresse et (s’)effraie ; si le Savant compte avec ses erreurs, le Croyant ne compte que sur ses terreurs : le premier parie sur l’intelligence d’Autrui, le second calcule qu’on tremble autant que lui. Le Savant est une invite, le Croyant un prosélyte.
Et cela peut aller de l’anodin au monstrueux.
Quant à l’anodin, je me souviens de cette jeune femme, amie de celle avec qui je sortais à l’époque, et qui, à notre première rencontre, alors que nous ne nous connaissions pas, m’avait remis un livre de cantiques. Je lui ai posé la question : « Si moi, à l’instant, je t’avais remis un livre traitant de l’Athéisme, qu’aurais-tu pensé ? — Que tu faisais violence à ma foi. — Et quel traitement infliges-tu à mon Athéisme, à ton avis ?»
Pour le monstrueux, en passant par l’intermédiaire du dévot qui s’interdit de vivre, ou de jouir, ou d’être, et l’interdit aux autres, on peut aller, dans l’histoire, jusqu’aux inquisiteurs et, aujourd’hui, jusqu’aux jihadistes.
Bien sûr, la seule solution, toujours, est de comprendre. Comprendre pour dépasser. En l’occurrence, pour comprendre, il faut envisager la question sur le plan ontologique, et, au-delà, sur le plan anthropologique — les deux plans ne cessant jamais d’être dialectiquement liés.
LE CROYANT ET L’ÊTRE
Le Croyant est celui qui, trop incertain pour dire « Je suis », dit « Je suis Croyant », ou, autre formulation, « Dieu est » ou « Seul Dieu est l’Être » — que ce dieu soit Yahvé, Jésus, Allah, Mammon (le fric), Madonna, Maradona, la Priorité Nationale, la Planète Propre (et ad libitum, le polythéisme dont est capable l’homme étant proprement vertigineux). Mais quel que soit le dieu, et la façon dont le Croyant le prie, l’adore, le lustre ou l’astique, il est toujours un petit Comparse éperdu qui stagne sur ses petits genoux au pied d’une Verticale transcendante. Effrayé par la solitude ontologique et rebuté par l’effort de la Volonté, reculant devant la Tentative et cédant à la Tentation, ou reculant devant son Processus et réfugié dans le Système (voir leçons 3 et 4), y suffoquant de Désir et de l’illusion qu’il génère, il prie haut ou il crie fort (ou bien il prie hors et il crie faux) en espérant que son dieu lui offrira la récompense de l’Être. Cependant, et pour cause, son dieu jamais ne répond, ni ne le paye : encore plus seul et plus infirme, il prie plus haut et crie plus fort — jusqu’au naufrage de son bon sens, jusqu’à la perdition de cet Être sien dont il n’a pas eu le courage ou la confiance (voir l’article Ascèse et Ascétisme).
Croyant, je te plains. Mais faut-il que tu fasses payer aux autres ton malheur, à savoir ton déficit ontologique ?
Il ne me gêne en rien que tu sois Croyant. Mais que tu sois Croyant, et que tu me le dises, et que, comme on le voit et l’entend de plus en plus souvent, parce que tu en sens profondément l’impasse, tu me signifies : « Je suis Croyant et tais-toi ! Je suis Croyant et j’espère que ça te dérange ! Je suis Croyant et je t’emmerde ! Je suis Croyant et je vais te le faire sentir, et tu vas le sentir passer ! » Ou bien, pire encore : « Je suis Croyant et tu n’as pas le droit de ne pas l’être comme moi ! Je suis Croyant et si tu ne l’es pas comme toi, je vais te faire chier jusqu’à la gauche !» Tu as le droit d’être Croyant mais jamais celui de faire par là de moi un hérétique, un mécréant ou un infâme — un con. Tu as le droit d’aliéner ton Être : tu n’as pas le droit de scandaliser le mien. Nul ne te conteste d’avoir la foi : ta foi ne doit pas m’être une menace.
Voltaire appelait cela la « tolérance« . Ne serions-nous plus dans la France de Voltaire ? Serions-nous sortis du monde qu’ont ouvert les Lumières ? Le monde qui redécouvrait la Loi s’est-il éteint, laissant que cette lumière soit remisée sous le boisseau, et que l’obscurité (ou l’obscurantisme) reflue sur nos têtes dans la grande vocifération divine, que d’aucuns s’approprient comme la schlague ?
Citoyen d’un pays laïc, c’est-à-dire d’un pays faisant de la foi une affaire privée, je considère que, pour appliquer vraiment la loi de la laïcité, les églises, les temples, les mosquées, les synagogues, puisque ce sont des lieux publics, devraient être fermés. Mais qu’ont-ils donc besoin, les Croyants, de se réunir pour prier ? Toi, le Croyant, ne peux-tu prier chez toi, selon toi, avec tes mots ? Te sens-tu si nu devant ton Dieu — ou si nul — que tu n’oses te présenter tout seul devant son œil ? Te sens-tu si petit, et vulnérable, et si peu net, et si peu propre, et si peu pur, que tu aies besoin de te cacher dans la foule des autres ? Sens-tu ta Verticale personnelle si précaire que tu aies besoin de la fondre dans l’Horizontale de tes coreligionnaires ? Et la sens-tu si incolore que tu aies besoin, pour l’affirmer aux yeux de ton dieu, de la maculer du sang d’Autrui ? Et la sens-tu si dénuée d’Être que tu aies besoin, pour la travestir aux yeux de tes semblables, d’y sacrifier la vie des autres ?
Je rêve d’un pays où, croisant Autrui, on ne saurait rien — vêture, coiffure, posture — de sa croyance : son Être pur, ou glabre, ou imberbe, tel qu’en lui-même… Toi qui affiches ta croyance, es-tu si peu sûr de ton Être que tu aies besoin du recours et du secours de cet (ersatz d’) Être, tout fait et clé en main, collectif et figé, intangible et pétri de Même ? Es-tu si peu capable d’être toi-même que tu ne croies pouvoir te trouver, te saisir, que sous forme de ce clone fondu dans une foule qui obéit, comme un seul homme, telle une ribambelle de marionnettes à fils, à l’Injonction rituelle et cultuelle ? Croyant, qu’as-tu fait de la promesse de ton Être ?
Tu es Croyant ? Fort bien, ou tant pis. Mais au moins sois-le en toi, pour toi, par toi, devant toi-même, dans ton secret, dans ton intime, dans ta conscience — et non pas sur la scène, et non pas sous les feux, encore moins dans la gloire ! Pourquoi je dis cela ? Parce que
Mohamed Merah n’avait pas l’intention de mourir incognito. Lorsqu’il passe à l’acte, armes à la main, il s’équipe d’une petite caméra qui lui permettra de montrer à tous, via Internet, comment il s’est comporté en “guerrier”. Il filme ses meurtres avec la ferme intention de revendiquer ses actes haut et fort. […] Petit caïd de pacotille, avant de s’engager pour la “cause”, Mohamed Merah met toute sa rationalité, toute sa cohérence, tout son sang-froid en œuvre pour s’immiscer dans la mythologie des martyrs de l’islam. » (Voir l’article de Frédéric Ploquin, dans le numéro de Marianne du 24 mars dernier)
Le Croyant ne peut jamais rien faire que se démontrer, et, se démontrant, il va jusqu’au monstrueux.
En amont ou au-delà de la réflexion ontologique, l’anthropologie permet d’aller encore plus loin pour comprendre.
LE CROYANT ET L’ASSASSIN
La foi, la croyance, voilà ce qui fait perdre à l’individu le sens minimal du respect, de la courtoisie, de la mesure, et, au bout de cette lente dérive, l’humanité même. Si l’humain seul peut être le Croyant, seul le Croyant peut être inhumain.
Pourquoi ? C’est une question qui relève de l’anthropologie puisque c’est par le religieux que l’animal accède à l’humain (voir leçons 10 et 11), c’est-à-dire en cessant d’obéir instinctivement à la Loi pour s’engouffrer dans la spirale du Désir, laquelle va jusqu’au meurtre du congénère dominant (l’événement anthropologique) et au cannibalisme (l’omophagia). Pour accomplir totalement l’humanité en soi, il faut justement dissiper le Mythe qui occulte ce meurtre et ce festin de chair crue, afin — c’est l’instant ontologique — de reprendre conscience de la Loi pour s’aviser qu’elle exige de chacun de nous qu’il s’adonne à l’amour, c’est-à-dire à ce qui favorise l’Être, ou favorise l’épanouissement ontologique de chacun — le sien propre pour commencer, charité bien ordonnée.
Le Croyant est celui qui demeure en deçà de cet instant ontologique et, refusant de dissiper le Mythe, stagnant dans le Désir qui lui fait prendre Dieu pour l’Être, est sans cesse enclin, croyant y trouver cet Être, à rejouer les événements que le Mythe dissimule, à savoir le meurtre de Dieu, ou du Dominant. Mais le Dominant Dieu étant par définition un vide, le néant, le Croyant ne peut tuer à sa place que des victimes substitutives — des militaires qui se promènent ou des enfants qui vont à l’école.
Voilà la définition du Croyant.
Un Croyant, potentiellement, toujours, est un assassin.